Partager l'article ! Les ailes coupées (suite): Tien-Chan, une immense chaîne de montagne qui se forme au Nord des Pamirs, culmine en ...
Tien-Chan, une immense chaîne de montagne qui se forme au Nord des Pamirs, culmine en Chine et s'étend a l'Est, au cœur de la Mongolie. Après des
jours de désert, nous pénétrons dans ce massif qui ressemble étrangement a la Suisse. La route serpente
doucement, elle ondoie comme un gigantesque serpent, nous offrant a chaque virage une vue plus sublime sur la vallée. Après quelques heures de sueur se profile le sommet. Les dernières centaine
de mètres sont les plus dures. On aimerait accélérer, mouliner plus vite vers le plat du col, mais il faut savoir être patient. Combien de fois avons-nous voulu abandonner? Les pensées ennuyeuses
surgissent a la fin de la journée, avec la fatigue, lorsqu'il fait froid, faim et sommeil, tout a la fois. Ce jour là nous avons fait près de 110
kilomètres... Alors que les nuages s'amoncellent au-dessus des montagnes, nous franchissons la haute passe, 3600 m, notre principal obstacle. Puis, quand il n'y a plus ri
en a monter, on atteint un cairn de pierres, de branchages et de drapeaux de prière bouddhistes. Nous
sommes au cœur des Tien-Chan, en territoire mongol et kasakh et le paysage est notre véritable récompense. A l'infini se profile un océan tumultueux de montagnes arrondis, de yourtes et de
troupeaux baignés par la chaude lumière du soleil. Dans ces vertes solitudes dont les bords vont se perdre dans l'horizon, on croirait être par un temps calme au milieu de
l'océan.
Nous plantons notre tente dans une vaste vallée parsemée de yourtes et de troupeaux et laissons l'orage passer... Deux cavaliers nous réveillent
de leur galops saccadés en passant près de nous. Ils ouvrent notre toile, regardent les étrangers emmitouflés dans leurs sacs de couchage. Le soleil dore leurs visages ronds, encore jeunes mais
déjà burinés.
On passe la porte d'une yourte et l'on vient s'asseoir à la droite du chef de famille. Une femme remplie des bols de thé au lait bien chaud, on sert une
modeste collation, du pain, du beurre... Une vie simple mais rude...
Les jours suivants nous accompagnons les nomades avançant majestueusement dans les
prairies ensoleillées, une caravane de centaine de moutons se dirige vers les sommets. Traversant en vélo la steppe (nous allons évidement casser
plusieurs rayons de nos roues), nous échangeons nos montures et je laisse sans hésitation mon vélo contre un étalon bien plus beau qu'obéissant. Souvent, les nomades poussent des cris à
glacer le sang, quelque chose comme les hurlements d'une bête prise au piège, qui fait avancer les bêtes. Nous sursautons et faisons rire les enfants, ceux-là ont la même adresse à cheval
que les armées mongoles qui, au XIIIème siècles ont aidé Gensis Khan à conquérir son empire. Ici on descend de son cheval que pour dormir, et encore...
Pluie et petite journée, nous grignotons une trentaine de kilomètres avant de
demander refuge dans une yourte où l'on nous apprend qu'une révolte des Ouïghours a éclaté dans la région, il y a déjà 4 jours... A Urumchi, mais pas seulement, tout autour de nous dans un
rayon de cent kilomètres les villes se sont embrasées, on parle déjà de 180 morts... Nous passons le reste de la journée dans la morosité la plus totale, nous savons déjà que notre voyage
touche à sa fin et que les représailles des chinois vont être terrible. Le soir même la police locale pénètre dans la yourte et nous sépare, interrogatoire de deux heures, inspection
totale...
Nos vélos sont embarqués, on ne les reverra jamais,
nous sommes emmenés dans une chambre d'hôtel ou nous ne pouvons pas sortir puisque la police détient toujours nos passeports. Le lendemain nous
sommes jetés dans une voiture et abandonnés au carrefour d'une petite route de montagne. D'ici nous faisons du stop jusqu'à une ville ou nous
sommes de nouveaux arrêtés, interrogés et inspectés... Le bus qui devait nous emmener a Urumqui prend deux heures de retard mais les passagers ouïghours nous soutiennent tous...On refuse toujours
que nous appelions notre consulat, nos trois milles photos sont épluchées et toujours les mêmes questions: êtes-vous musulmans? Pourquoi tant de photos de mosquée (Boukhara et Samarcande),
pourquoi pas de monuments chinois?
Parce qu' ils ne sont pas beaux! Mais la réponse ne plaît pas... On nous relâche enfin et nous décidons de quitter la région rapidement, pour la première fois on ne se sent
plus du tout en sécurité... Nous aurons subi en tout neuf arrestation en Chine! Jusqu'à Urumchi le bus est régulièrement fouillé et les contrôles d'identité régulier. Plusieurs jeunes sont
embarqués sous les yeux de leurs parents inquiets...
Plusieurs
milliers de personnes ont ainsi mystérieusement disparus lors des dernières émeutes il y a dix ans. Officiellement les chinois attestent la mise à mort de moins de dix personnes. A Urumchi
l'armée a envahit les rues et nous croisons des trains de contingents a la gare, des dizaines de chars
et des centaines de véhicules de police...
Mais tout le monde
nous répète qu'il n'y a rien a craindre, qu'il ne sait rien passé... La liaison internet et les appels internationnaux sont coupées dans toute la région depuis les émeutes... Nous fuyons a
travers toute la Chine, près de 4000 kilomètres, en bus en train, puis en bus, encore en train, les jours et les nuits... Nous traversons le Langsou, toute la Mongolie interrieur, des montagnes
et des déserts, des dunes de sable et de la steppe... et enfin la grande muraille, et puis surgit la gigantesque Pékin. La Chine des chinois,
souriants, aimables, fiers de leur ville et de leur pays, emporter dans l'élan du commerce qui leur va si bien, mais à peine au courant de ce qui se passe dans le reste de leurs pays
tellement la censure est réussi! Le gouvernement chinois a
soustrait du
dictionnaire le verbe envahir, remplacer par libérer: « La libération du Tibet, du Xichiang et des dangereux terroristes... » Mais aucun chinois n'est au courant du viol d'une vingtaine
d'écolières ouïgours par un institeur han qui n'a jamais été puni, quelques semaines avant les émeutes... De toute façon personne ne le croirait. Cessons nos colères, nous sommes sains, nous sommes sauf ( plusieurs journalistes sont en prison à Urumchi), alors nous avalons à plein poumon la
couverture de smog qui cache le soleil, on fait bien attention en traversant les grands boulevards et ... nous soufflons un bon coup en dégustant du canard laqué au pied de la Cite Interdite et
de la Place Tien An men... Pékin est une belle ville et mérite une longue escale.